Est-ce vrai que certaines personnes ont un sixième sens ?

vendredi 14 septembre 2012
par  Dr Phil
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Réponse : c’est VRAI, nous avons tous un sixième sens, et un septième, et même bien davantage ! Depuis Aristote la connaissance a progressé, mais l’imagination populaire reste sur cette vision un peu étriquée de nos pauvres « 5 sens » qui était encore enseignée à l’école il n’y a pas si longtemps…

Les cinq sens, vue, ouïe, odorat, goût et toucher, furent énumérés par Aristote, qui a explicitement exclu l’existence d’un sixième. (Wad NJ 2003)

Cette idée a dominé jusqu’au dix-huitième siècle où un « sens musculaire » a été proposé et démontré par l’expérience scientifique. Ce « sixième sens » fut appelé « kinesthésie » en 1880, puis « proprioception » en 1906 (Smith R 2011).
Puis la division du toucher en plusieurs sens différents a fait l’objet de preuves anatomiques et physiologiques.

La remise en question du dogme d’Aristote a été longue car il a fallu attendre les progrès de l’anatomie et de la physiologie, comme ça a été le cas par exemple avec le sens vestibulaire (mouvement/équilibre) et son association, vers la fin du dix-neuvième siècle, à un organe appelé labyrinthe. (Wad NJ 2003)

Bon, mais alors, combien a-t-on de sens ?

Cette question n’a pas de réponse claire car la notion même de sens peut varier selon qu’elle intéresse la physiologie, les neurosciences, la psychologie cognitive, les philosophies, etc.
Si on se contente de prendre une définition simpliste du dictionnaire du type « faculté d’éprouver par les sensations » on peut soit même constater le sens la proprioception : fermez les yeux, levez un bras puis pliez-le. Vous saurez à tout moment exactement la hauteur de votre bras et l’angle de votre coude, sans avoir fait appel à aucun des cinq sens « classiques ». Vous venez de démontrer l’existence du sens de la proprioception, qu’Aristote ignorait.

On pourrait donner une définition un peu plus médicale à la notion de sens : système qui associe un « récepteur » (des cellules ou organes spécialisés qui peuvent réagir à un stimulus interne ou externe à notre corps tel que la chaleur, la lumière, la pression, la température, le taux de glucose, etc.) transmettant des informations au cerveau qui transforme ces informations en « perception » (une image, un goût, une douleur,…) dans des zones cérébrales spécialisées.

Voici quelques exemples de sens autres que les cinq sens d’Aristote :

  • Le sens de l’équilibre, perçu au moyen des trois canaux semi-circulaires de l’oreille interne
  • Le sens de la proprioception qui nous informe de la position relative des membres de notre corps
  • La thermoception, perception de la chaleur par la peau
  • La nociception, perception de la douleur, qu’on peut elle même subdiviser en plusieurs types selon les récepteurs mis en jeu : ceux de la peau, du système musculo-squelettique, des viscères…
  • La faim, sensation désagréable provoquée par des cellules de l’hypothalamus qui détectent (entre autres) la chute du glucose (sucre) dans le sang
  • l’intéroception, ou ou somesthésie végétative, terme proposé au début du XXe siècle par C.S. Sherrington et qui définit la capacité de percevoir des stimuli sensoriels internes à notre corps ("comment vous sentez-vous ?")
  • etc.

Les animaux ont également d’autres sens, tels que :

  • L’électroception, capacité à détecter les champs électriques (chez les requins, raies, etc.)
  • La magnétoception, capacité à détecter des variations de champ magnétique (oiseaux, baleines, etc.)
  • etc.

Et la « perception extra-sensorielle » dans tout ça ? La zététique vient à mon secours…

Bien entendu, quand on évoque le sixième sens, c’est surtout pour parler d’un sens qui n’en est pas un : la possibilité de « percevoir » des choses ou des événements sans faire appel à ses sens ou sans qu’aucun sens connu ne puisse expliquer le phénomène, par exemple du fait de l’éloignement physique (télépathie, clairvoyance) ou temporel (précognition, capacité à prévoir les événements).
Je pense que le débat ne sera jamais tranché et qu’il restera toujours ceux qui y croient et ceux qui n’y croient pas.

Mon avis personnel est qu’il faut distinguer plusieurs choses :

• 1 Notre attirance naturelle pour l’étrange

Les phénomènes que nous ne comprenons pas et qui nous impressionnent, sont souvent étiquetés « paranormaux », alors qu’ils trouvent facilement une explication de bon sens.
Pour ces phénomènes, pas besoin de grandes études scientifiques pour comprendre qu’ils n’ont rien de paranormal :

  • La perception inconsciente : c’est bien par un de nos sens que nous avons perçu une information qui nous conduit à une déduction. Par exemple, l’odeur de quelqu’un, ou le rythme caractéristique de sa démarche nous font percevoir son approche, avant même que nous en ayons conscience. Nous avons donc le sentiment d’avoir eu la prémonition de sa venue.
  • Le facteur chance et le renforcement : un événement aléatoire, mais à forte valeur symbolique est davantage retenu qu’un événement banal.

Par exemple, vous vous concentrez très fortement et visiblement (grimaces) avant de lancer deux dés et le résultat est : 2 et 3. Je pense que vous ne garderez pas un souvenir inoubliable de cette aventure et que vos voisins de table ne vont pas vous considérer comme un gourou.

Mais, si PAR HASARD (une chance sur 36, ça n’est donc pas un phénomène rare), le résultat est 6 + 6, alors tout le monde va être surpris et vous serez peut être considéré par certains comme une personne ayant probablement des capacités paranormales. Toutes les expériences suivantes « réussies » (double 6, mais également 6/5 = « presque » réussie) viendront RENFORCER cette certitude, alors que toutes les expériences ratées seront – elles – MINIMISEES et donc plus facilement oubliées, d’autant plus qu’elles ne remettent pas forcément en compte vos pouvoirs paranormaux : vous n’étiez pas assez concentré, même avec des pouvoirs paranormaux on a droit à l’erreur, quelqu’un dans la salle émet de mauvaises ondes, vous avez temporairement un baisse de votre fluide extra-sensoriel, etc.

Bien d’autres mécanismes qui peuvent tromper nos sens et influencer notre raison ont été identifiés, et je ne peux que vous inciter à découvrir les travaux des « zététiciens » (zététique : science du doute) sur leur site zetetique.fr. C’est passionnant, et on découvre que le doute est aussi plaisant et amusant que la crédulité et, surtout, on en ressort un peu moins ignorant.

• 2 La supercherie

Certaines personnes vivent financièrement du paranormal. Ce sont des « pros » et ils connaissent toutes les ficelles du métier en utilisant des techniques de prestidigitation, de psychologie, voire de physiologie.
Ils peuvent parfois combiner les trois, tel ce « fakir » qui arrête son cœur à volonté :
il est allongé (sur une planche à clous, c’est encore plus impressionnant mais à la portée de tout le monde) et demande à un spectateur (voire un médecin) de lui prendre le pouls et annonce qu’il va commander à son cœur d’arrêter de battre pendant une minute ! Et en effet, il se concentre (et fait quelques grimaces, etc.) et… son cœur s’arrête pendant une minute, mais il reste conscient !!!
On peut s’en tenir là et considérer que tous les scientifiques complotent pour nier l’évidence d’une force vitale universelle-cosmique et empêcher toute recherche sur le paranormal et son potentiel pour sauver l’humanité de la crise cardiaque. On peut aussi dire que si le fakir ne réussit pas à renouveler son exploit dans une salle d’examen, sous contrôle d’huissier et de scientifiques, c’est à cause de leurs mauvaises ondes.

On peut aussi connaître le truc  : le fakir dissimule une petite balle en mousse dans son aisselle. Un léger mouvement du bras comprime l’artère axillaire et empêche la transmission des pulsations sanguines jusqu’à l’artère radiale (celle où les médecins prennent le pouls).
On pensait à tort le cœur arrêté, alors que le vrai constat scientifique aurait dû être : « arrêt du pouls radial ». Cette erreur d’observation s’appelle « l’effet paillasson » (défini par Henri Broch, par analogie avec l’erreur qui consiste à dire "essuyez-vous les pieds sur le paillasson", alors qu’on essuie la semelle des ses chaussures).

Toutes les démonstrations « paranormales » réalisée par des artistes professionnels ont ainsi une explication simple. Vous trouverez quelques exemples dans les ouvrages d’Henri Broch, tels que « Gourous, sorciers et savants ».

• 3 La preuve

C’est là le grand problème des défenseurs du paranormal. Leur seul niveau de preuve est : « croyez-moi sur parole, car la science humaine n’est pas à la hauteur pour dire que j’ai tort ».

Certains disent même (j’ai retranscris intégralement et simplement corrigé les fautes d’orthographe de ce « para-normologue » qui publie le texte suivant dans une critique d’un livre d’Henri Bloch) :

« Le simple fait d’observer un phénomène en modifie le déroulement, ainsi le déroulement d’un phénomène est modifié selon la personne qui l’observe (cf. physique quantique). Un phénomène se déroulera différemment selon le système de croyances de l’observateur. Un sceptique fera capoter l’expérience alors qu’un enthousiaste la fera réussir. Donc toute tentative de démontrer la non validité de par exemple la radiesthésie ou l’homéopathie est vouée à l’échec par la fausseté même du postulat de départ (valable aussi pour les méthodes en double aveugle). »

Voici donc un exemple des arguments utilisés par certains parapsychologues pour convaincre : ils ne peuvent rien prouver, car le simple fait de douter fausse l’expérience. Ils réfutent la science, mais utilisent paradoxalement des théories de la physique quantique pour étayer leurs idées.

Que dit la science ?

Je ne citerai qu’une étude scientifique, à chacun de juger s’il continue à croire ou non à la perception extra-sensorielle.
Wiseman R. et Greening E. ont publié en 2002 les résultats d’une étude portant sur 27 856 participants. Ils ont placé pendant 11 mois des « machines spirits » (Mind Machines) dans des centres commerciaux, des musées et des festivals scientifiques. Ils ont cherché à reproduire à très grande échelle les célèbres expérimentations des parapsychologues concernant des tests sur de cartes à jouer : certaines personnes sont elles capables de deviner sans la voir quelle est la carte masquée (sachant qu’on leur donne avant la liste des cartes possibles) ?

Ils ont donc conçu un ordinateur diffusant des vidéos puis demandant à chaque personne acceptant de participer à l’expérience de tester ses capacités « extra-sensorielles » en devinant des cartes sur un écran tactile.
Je vous passe les détails de cette étude qui me paraît bien menée et qui a cherché à éliminer différents biais biais En statistique, un biais est une démarche qui engendre des erreurs dans les résultats d’une étude.
Exemples de biais :
• Biais de sélection : les personnes sondées ne sont pas représentatives de la population générale
• Biais de mesure : les techniques de mesures sont incorrectes
• Biais de publication : les données sont davantage diffusées lorsqu’elle arrangent les auteurs de l’étude. Dans le passé, il était courant d’interrompre ou de ne pas publier une étude sur un médicament qui ne donnait pas les résultats espérés. Ainsi, la plupart des publications portant sur un médicament lui étaient-elles favorables. De nos jour, l’obligation de rendre publique tout essai thérapeutique a pour objectif de limiter ce biais.
• Biais d’un estimateur : la différence entre l’espérance de l’estimateur et la vraie valeur du paramètre estimé.
• Biais d’interprétation : erreur dans le mode d’analyse des résultats.
• etc.
.
Les auteurs ont notamment tenu compte du fait que les études précédentes semblaient identifier un effet de perception extra-sensorielle supérieur chez les personnes convaincues que cet effet existe ou bien que les études où on donne après chaque test le « bon » résultat semblaient révéler un possible effet « extra-sensoriel ».

Les résultats sont sans appel :
110 959 tentatives ont été analysées, ce qui sur le plan statistique est suffisamment puissant pour mettre en évidence un effet « paranormal », si minime soit-il.

Pourtant, aucun effet de clairvoyance (capacité à deviner les cartes masquées) ou de précognition (capacité à prévoir le prochain tirage de cartes) n’a été détecté, ni chez les personnes croyant au paranormal, ni chez les autres.


Niveau de certitude : MOYEN

Références :

Wade NJ. The search for a sixth sense : the cases for vestibular, muscle, and temperature senses. J Hist Neurosci. 2003 Jun ;12(2):175-202.

Smith R. "The sixth sense" : towards a history of muscular sensation. Gesnerus. 2011 ;68(2):218-71.

Wiseman R, Greening E. The mind machine : a mass participation experiment into the possible existence of extra-sensory perception. Br J Psychol. 2002 Nov ;93(Pt 4):487-99.

Fowler CJ. Visceral sensory neuroscience : Interoception. Brain. 2003 ;126(6):1505-6. DOI : http://dx.doi.org/10.1093/brain/awg120


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